Politique Arabe de la France au Maroc (1/2) : L’enseignement, un enjeu colonial
Politique Arabe de la France au Maroc (1/2) : L’enseignement, un enjeu colonial
La politique arabe de la France et de l’Espagne au Maroc. Voilà un concept déniché dans le fin fond des archives de la littérature coloniale. Mais il a trouvé écho, encore aujourd’hui, dans le débat public qui a précédé et suivi l’adoption du Projet de loi-cadre 51-17 relatif au système d’éducation, de formation et de recherche scientifique. Pourquoi et comment ? Interview autour de cette question avec l’universitaire, spécialiste de l’Histoire contemporaine du Maroc, Mustapha Qadery.

Les élites nationalistes issues des systèmes scolaires coloniaux véhiculent-ils, consciencieusement ou pas, des idées colonialistes ? Plus de soixante ans après l’indépendance du Maroc, la question semble toujours aussi impérieuse.

Au-delà de la vulgate coloniale et du schisme envisagé dans les cours d’Histoire, imputant à la force colonisatrice l’ambition de séparer linguistiquement darijophones et amazighophones du Maroc, la politique arabe au Maroc relève bien d’une réalité qui puise ses sources dans les premières conquêtes coloniales de la France et sa politique internationale vis-à-vis des Ottomans.

Des conséquences politiques de la brève Campagne d’Égypte sous Napoléon Bonaparte de 1798 à 1801, à l’élan utopique qui a animé Louis-Napoléon Bonaparte (dit Napoléon III, 1852-1870) qui se voyait « Empereur des Français et Roi des Arabes », il reste laborieux d’inscrire la politique arabe menée par la France au Maroc et en Afrique du Nord à des grilles d’analyse datant du XIXe siècle.

Pour détenir les clés de compréhension de cette politique, telle que théorisée et appliquée au Maroc, l’étude de la nature du système éducatif marocain avant et durant le Protectorat (1912-1956), avec la perte de la souveraineté nationale comme résultat, demeure hâtive. C’est l’analyse que porte l’historien Mustapha Qadery dans cette première partie d’interview accordée à Hespress FR.

Hespress FR : Il est admis que la politique arabe de la France répondait à une vision impériale, celle de l’étendre dans tous les territoires Ottomans où les Français ont pu établir des protectorats et des mandats dans les anciennes possessions ottomanes. Y a-t-il un caractère analogique liant cette politique à l’effervescence nationaliste, au Maroc, qui a touché notre pays dès les années 1930 ?

Mustapha Qadery : La montée du nationalisme vient ensuite, comme un résultat de la politique scolaire des deux puissances coloniales qui ont occupé le Maroc, mais il est juste de noter qu’à cette époque, la politique arabe était contre les Ottomans, qui était une puissance en déperdition, qu’on nommait « l’homme malade de l’Orient ». D’ailleurs le Maroc était désigné, aussi, « l’homme malade de l’Occident ». C’était un jeu à plusieurs variables, où chacune des puissances européennes tenait les autres par la barbe, où les jeux d’alliances croisaient les intérêts propres de chacun. Et ça s’est couronné par le déclenchement de la Première Guerre mondiale et l’alliance turco-allemande qui a perdu.

C’est dans ce contexte qu’on pourrait comprendre pourquoi la France a accueilli le premier Congrès arabe à Paris en 1913 où des élites issues du Levant (Liban et Syrie) et d’Égypte ont commencé à développer l’idée des Arabes contre les Ottomans. C’est durant la Grande Guerre qu’une autre politique arabe allait jouer son rôle, avec « la révolte arabe » du Chérif de la Mecque, appuyé par Laurence d’Arabie et un régiment de Tirailleurs algériens sous la conduite du colonel Brémond.

Selon certaines sources historiques, le premier Résident général français au Maroc, le maréchal Lyautey, a demandé en 1919 que le pays soit signataire du Traité de Versailles, et plus tard que le pays puisse adhérer à la Société des Nations (SDN), au vu de sa « contribution active » à la chute Ottomans au côté de Lawrence d’Arabie. Est-ce le début d’une politique arabe de la France au Maroc ?

Ceux qui disent cela se trompent. Je l’ai lu, mais je n’ai jamais trouvé de preuves. Pour la simple raison qu’en vertu du Traité de protectorat de Fès en 1912, c’est la France qui représente les intérêts du Maroc à l’extérieur et sa défense. Donc, le Maroc ayant perdu sa souveraineté n’avait plus le droit d’avoir un ministère des Affaires étrangères et de la Défense. Ces deux ministères ne figuraient pas lors de la constitution du premier gouvernement marocain en décembre 1955. Elles n’ont été ajoutées qu’en mai 1956.

Et par ailleurs, Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi avait déposé une demande d’adhésion à la SDN, sans succès, puisque les deux puissances coloniales ont fait savoir que le traité de Fès interdit au Maroc de s’exprimer comme tel.

Comment se traduisait alors la politique arabe dans la gestion des affaires marocaines ?

C’est d’abord la création d’un Bulletin officiel de l’Empire chérifien en français et en arabe dans la zone française, un Bulletin officiel en espagnol et en arabe pour les zones espagnoles et un Bulletin officiel en français, en espagnol et en arabe pour la zone internationale de Tanger. Comment explique cela ? Y avait-il des nationalistes en 1912-13 pour exiger cela ? Le personnage clé que les nationalistes citent comme leur professeur, l’introducteur de la Salafiya au Maroc, cheikh Bouchaïb Doukali, était vizir de la Justice à ce moment-là, placé par Lyautey sur recommandation du colonel Mangin, le « conquérant » de Marrakech. Et pour mémoire, c’est ce même Bouchaïb Doukali qui a lu devant Mangin le discours de Bienvenue lors de son entrée solennelle dans la ville, accompagné de Madani Glaoui, ce que Mangin avait apprécié chez le cadi de la ville et l’a ensuite recommandé à Lyautey. Tout cela est rapporté par Mokhtar Soussi.

Ensuite, la mise en place d’un enseignement franco-arabe et franco musulman dès 1913, ainsi qu’un enseignement franco-berbère en 1921. C’est à ce moment-là que la France avait créé le Bureau des Questions berbères pour superviser cet enseignement. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui croient encore que l’amazighité est une question, comme s’il s’agissait des Juifs en Europe à la fin du XIX ° siècle, et on connaît la suite dramatique de la solution finale trouvée à la question.

Côté espagnol, l’État avait créé une école hispano-arabe et jamais d’école hispano-berbère, et le général Franco avait développé cette politique arabe dans le contexte de la Guerre civile espagnole (1936-1939), car le Maroc du Nord était sa base arrière dans une optique qui se basait sur la notion d’Andaloucismo pour contrer le Catalanismo. Franco avait développé sa politique Arabe, suivie d’une politique musulmane, au point d’être surnommé L’Hadj Abdeslam, lorsqu’ envoya une délégation de notables du Nord à la Mecque en 1937, suivie d’une réception à Séville. Le Faqih Rehouni relate tout cela dans sa Rihla où il loue le général.

Côté presse, la France et l’Espagne ont encouragé la presse en arabe. Côté français, Lyautey avait fait transférer le journal en arabe Assäda de Tanger à Rabat et en avait fait le support de sa politique vis-à-vis des notables. Il a également créé l’École de la langue arabe et des dialectes berbères (remarquez la notion de langue et de dialectes, qui affirme l’optique coloniale), pour la formation de ses officiers. Cette école a été transformée en 1921 en Institut des Hautes Études Marocaines. Rappelons que de nombreux notables lettrés des villes de Rabat et de Salé furent enseignants d’Arabe à ces officiers qui ont fait la guerre du Maroc.

Primo de Rivera (Président du Conseil des ministres espagnol de 1923 à 1930) et Franco ont fait de même dans le Nord. Quant au Sahara, la politique scolaire destinée aux indigènes, ne commence là-bas, qu’après l’indépendance de la zone française et de la zone nord espagnole. Aujourd’hui, lorsque des Espagnols apprennent que le noyau du Polisario sont issus de groupes fascistes de Franco au Sahara, ils restent bouche bée. Il avait créé pour eux des organisations parascolaires, du scoutisme à la méthode des phalangistes espagnols.

Mais avant le temps colonial, les études au Maroc débouchaient sur des métiers aussi variés que précis. Elles étaient évidemment liées au contexte de l’époque, c’est-à-dire la formation des taleb, des faquih, des adoul-notaires, des cadis et des scribes du Makhzen central et local. Rares sont les oulémas qui en sortent de ce système lié au fonctionnariat makhzénien ou lié à des métiers de la mosquée.

Franco, un catalyseur de l’expansion de l’arabisme au Maroc ?

Depuis 1934, et même au temps de Primo de Rivera avant lui, Franco a appliqué une politique arabe dont le socle a notamment été l’enseignement et la presse. Par exemple, toutes les presses du nord du Maroc étaient financées par lui. Toutes, sans exception. Il a financé Abdelkhalek Torres, Mekki Naciri, Mohamed Daoud, etc.

À travers une lecture rétrospective, peut-on dire que cette politique arabe résulte d’une dépréciation de la réalité socioculturelle marocaine ?

Le colonialisme a ses intérêts, ses objectifs et ses méthodes. Mais ça reste une puissance étrangère. Son optique, on l’a comprend en la remettant dans son contexte. Les Arabes et les Berbères du temps colonial sont en réalité les darijophones et les amazighophones qui n’ont rien à voir avec les « Arabes » et les « Berbères ». Michel Aflak, le chantre chrétien de l’arabisme disait qu’« Arabe » est celui qui se sent comme tel ! C’est tout ! Notre élite nationaliste s’était sentie arabe, mais cela ne voudrait pas dire qu’ils ont d’Arabie, ou peut-être ils défendent l’Arabie, quoique l’Arabie aujourd’hui dit aux autres qui se sentent Arabes, cessez de nous emmerder, nous sommes les seuls vrais Arabes, le reste ne sont que des sales Arabes qui se prennent pour des Arabes !

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